
Situé presqu'en face du supermarché Score à Yaoundé, l'immeuble Shell Concorde est l'un des plus anciens et des plus hauts de la ville. Son aspect austère et son look défraîchi font pourtant en sorte qu'on en détourne rapidement le regard. En empruntant le portail qui fait face au supermarché Score gardé par un vigile, sans demander la permission, on est entraîné par le flot de jeunes gens dont une écrasante majorité d'hommes, qui vont et viennent en ce dimanche matin, les mains tenant souvent plusieurs téléphones, des chargeurs, des batteries ou autres accessoires de portables.
Par groupes de deux, trois ou quatre, sous le son des chants chorales exécutés à la Cathédrale Notre Dame des Victoires, vendeurs et acheteurs négocient sans doute les prix des marchandises. La cour intérieure de l'immeuble Shell est bondée de petites boutiques tout en aluminium dont certaines sont ouvertes ce matin. En dehors de quelques dépanneurs de téléphones portables, d'un barman et d'un restaurateur, les autres boutiques proposent les inévitables accessoires de portables. Au milieu de la cour, une poubelle chargée d'immondices que les éboueurs munis de sortes de brouettes viendront ensuite enlever devant nous.
Jacques Esso, la trentaine, est dans sa boutique ce dimanche. Heureusement pas en vain car voici qu'un jeune homme vient lui demander un kit pour portable. Il le lui remet mais ne perçoit pas le montant correspondant. Ce manège est régulier ici : le vendeur ambulant qui accoste l'acheteur très souvent sur la grande route n'a pas toujours l'article recherché par ce dernier. Ce vendeur ambulant revient donc vers le boutiquier, plus fourni en quantité et en qualité qui lui donne l'article concerné et lui fixe le prix, mais ne perçoit pas encore l'argent car l'acheteur resté à côté de la route n'a pas encore donné son blé. Cette relation de confiance est importante ici car c'est elle qui permet à toutes les parties de tirer leur épingle du jeu : elle permet au boutiquier coupé des clients non avertis, de vendre malgré tout un grand nombre d'articles, et au vendeur ambulant désargenté de rentrer néanmoins dans le jeu du commerce. Il tire en effet profit de la différence entre le prix fixé par le boutiquier et celui arrêté entre lui et le client.
L'entrée de l'Immeuble Shell Concorde qui donne sur l'Avenue Kennedy semble se spécialiser pour sa part dans la vente de portables souvent proposés aux creux des paumes de mains. Le poste de police qui s'y trouve spécialement créé pour dissuader la pose des étals ici, semble remplir cette fonction. L'affluence est importante ici les jours ouvrables. Les appareils vendus ici sont tous de seconde main et le délit de recel y est consommé allègrement. Les téléphones soutirés ou arrachés partout à Yaoundé sont revendus ici. Bien que la présence policière ait ramené l'ordre, quelques bagarres sanglantes éclatent encore de temps en temps, nous confie Jacques Esso. Les vendeurs d'accessoires de téléphones ; comme lui semblent travailler dans la plus parfaite légalité ; comme certains dépanneurs équipés de matériel informatique où les clients téléchargent des sonneries pour portables.
La même volonté de survie qu'on note dans ces activités à la cour intérieure et au rez-de-chaussée, se ressent aussi dans les entrailles mêmes de l'Immeuble Shell. Des cabinets d'avocats et des études d'huissiers à la prospérité douteuse ont élu domicile ici et là aux côtés de journaux à la parution irrégulière. En l'absence de l'ascenseur en panne, c'est dans un minuscule escalier qu'on croise aussi les membres des rares familles qui crèchent ici, dont certaines au 11e étage, voire au 13e. Ce qu'elles redoutent le plus ce sont les coupures d'eau. Même les occupants insolvables semblent redouter plus cette perspective que les agents du Comité de gestion de l'Immeuble situé au 4e étage.
Il est à noter que, jadis propriété de l'Office national de commercialisation des produits de base (Oncpb), société parapublique, l'Immeuble Shell Concorde est géré aujourd'hui par le Minefi à travers la Mission de Réhabilitation des entreprises du secteur public et parapublic qui l'a doté d'un comité de gestion propre. Depuis de longues années, cet immeuble connaît un destin incertain, semblable à celui des personnes qui y habitent ou gravitent autour. Un espoir néanmoins : la survie semble le leitmotiv pour tous. Les Camerounais d'en bas courent dans le sac, comme on le dit trivialement. L'essentiel étant que le sac continue de bouger.
Eugène-P. BELA