
Dans notre société, l'alcool affiche son omniprésence. Panneaux dans les carrefours et spots publicitaires à la télé mettant en scène des jeunes, bars à proximité des établissements scolaires… Rien n'est laissé au hasard par les marketistes des brasseries. De cette façon, l'influence de l'alcool, voire son attrait sont perçus très tôt par les enfants. " Mon fils a à peine deux ans, mais il aime bien dire " je veux boire la bière ". Tout ça à cause des publicités qu'il voit passer à la télé pendant les matchs de football, qu'il aime bien par ailleurs regarder ", témoigne une mère de famille.
A l'adolescence, selon les individus, la consommation d'alcool peut répondre au besoin d'identification, d'indépendance ou correspondre à l'une des conduites à risque adoptées à cet âge. Les jeunes au Cameroun boivent de plus en plus et de plus en plus tôt. Le phénomène est très remarquable chez les jeunes filles. Il n'est plus rare de les voir, installées en bandes, dans un bar, des bouteilles de bière alignées sur la table. Elles multiplient les cocktails en boîte de nuit et dans les cafés. Les liqueurs étant en vente libre partout dans le pays, elles en achètent souvent en grosse quantité, pour faire la fête ou pour " boire en solo ".
Il y a quelques jours, un jeune lycéen qui venait de fêter son succès au baccalauréat est rentré chez lui à Yaoundé en état de très forte ébriété. Il a renvoyé tout le contenu de son estomac et a dû être hospitalisé, après avoir perdu connaissance. Quelques semaines auparavant, c'est une collégienne de 14 ans qui a subi un viol collectif, dans le quartier Cité verte. Elle avait ingurgité de la vodka et de la tequila, en compagnie de ses petits camarades, pour fêter la fin des épreuves du BEPC. Des riverains l'ont retrouvée ivre morte, abandonnée sur un terrain vague dans le quartier.
Un scénario similaire s'était déroulé il y a quelques mois dans un lycée de Yaoundé, où deux jeunes filles avaient déclenché une bagarre après avoir bu plusieurs whisky blacks dans un des bars tout proches de l'établissement scolaire. C'en est trop pour des observateurs avertis, qui pensent que les pouvoirs publics devraient faire quelque chose contre cette banalisation de l'alcoolisme chez les jeunes, voire de plus en plus chez les très jeunes adolescents. Une interdiction d'achat d'alcool devrait, selon eux, frapper les jeunes dans les bars, les discothèques, mais aussi dans les épiceries et les supermarchés.
L'entrée dans la consommation se fait dans un contexte familial, que ce soit à la maison ou au restaurant. 70% des jeunes déclarent consommer en famille à 13-14 ans. " Mon père nous autorise à boire du vin à la maison, pendant les fêtes ou les réceptions. Mais, les quantités que nous buvons sont contrôlées par les parents. Nous buvons du vin à Noël et pendant le réveillon de la Saint-Sylvestre ", avoue le jeune Martin Metching, 17 ans. Comme on le voit dans ce cas, la consommation reste ainsi "encadrée" par des adultes. Cependant, plus on grandit, moins on consomme en famille et plus on consomme en-dehors de chez soi : chez des amis ou au café. A 19-20 ans, les trois-quarts de l'échantillon consomment plutôt hors de leur domicile, le week-end et le soir.
Les jeunes consomment principalement le week-end, pour 90% d'entre eux et, avec l'âge, le vendredi prend la place du dimanche. Fait surprenant : c'est plutôt le goût et l'occasion offerte de boire que le prix qui motivent la consommation de telle ou telle boisson. Du côté des garçons, le fait d'avoir un parent ayant fait des études supérieures est par exemple susceptible de favoriser la consommation de boissons alcoolisées. De même, la pratique d'un sport semble augmenter la fréquence de consommation. " Après nos matchs dans le cadre du 2-0, l'équipe va souvent au bar. Je ne sais pas d'où vient cette pratique, mais elle est bien installée. Comme nos matchs se jouent le matin, certains boivent donc à jeun. Ce qui est très grave pour la santé ", explique le jeune Bilounga. Pour ce qui concerne les filles, les facteurs sont plutôt d'ordre psycho-environnemental : une communication difficile avec les parents ou des difficultés d'adaptation scolaire. La famille semble le facteur de régulation le plus évident.
Parfois, certains boivent pour pouvoir s'intégrer dans un groupe. L'oisiveté peut être le motif de rejoindre le groupe, et le manque de possibilités de loisirs pour le groupe une cause de l'absorption d'alcool. L'importance du groupe est constamment exprimée dans les témoignages des jeunes. " J'ai commencé à boire étant jeune, dit cette jeune femme, par ennui et par peur de la solitude. Je ne connaissais personne. Puis, dans ma vie, il y a eu un déclic. J'ai arrêté depuis plusieurs années, et je milite dans une association ". " J'ai bu très jeune, avoue ce père de famille, c'était devenu une habitude, puis un besoin. On n'en parlait pas en famille… Après de longues années, je suis devenu un abstinent heureux. J'ai retrouvé ma joie de vivre, ma femme, mes enfants. Et maintenant, j'aide les autres à s'en sortir dans mon association ". D'aucuns abusent de l'alcool pour soigner leur timidité. Le jeune prend quelques verres pour oser parler aux filles. Contre l'angoisse, on parle d'alcool-plaisir, d'alcool-lubrifiant social, d'alcool-anesthésiant, d'alcool-médicament… On boit pour diminuer les moments difficiles à passer. Mais à quel prix ?
Hélène BIKAGA