Le jour des résultats, des larmes ont coulé et des dents ont bien grincé du côté des candidats venus consulter les listes. La déception était bien visible sur les petits visages de ceux qui sont passés à côté de leur examen. " Il fallait vraiment être nul et sans niveau pour échouer au concours d'entrée en 6e cette année. Surtout en ce qui concerne l'entrée dans les lycées ", affirme un enseignant impliqué dans les corrections de cet examen dans l'un des lycées les plus en vue de la capitale. Selon notre source, il a fallu descendre jusqu'à 08 de moyenne sur 20 pour combler les places disponibles dans les classes de 6e de l'établissement. " Sur 800 candidats ayant composé, seulement 150 avaient une moyenne entre 10 et plus. Si nous nous étions contentés d'eux, les classes de 6e seraient vides à la rentrée. Il nous a fallu repêcher ceux des candidats qui ont pu obtenir entre 8 et 9,99 sur 20 ", explique l'enseignant. Une opération que certains parents ont trouvé scandaleuse. " Je comprends les bonnes intentions et la magnanimité du chef de cet établissement. Mais, une telle opération n'aidera pas nos enfants. Je ne sais pas ce qu'il faut attendre d'un élève qui rentre en 6e avec 08 de moyenne. Il est évident qu'il a des lacunes et ne maîtrise pas encore les fondamentaux. Il doit reprendre son CM2, au lieu de subir des faveurs de ce genre. Tôt ou tard, il se retrouvera coincé quelque part. De toutes les façons, cette opération permet de constater une fois de plus la baisse du niveau scolaire au Cameroun ", jette un parent, dépité.
Des signaux négatifs s'accumulent sur les performances de l'école au Cameroun. Depuis quelques années, les examens officiels montrent que les compétences d'une grande majorité d'élèves camerounais se situent en dessous de la moyenne. C'était déjà le cas dans les années 1990, lorsque des observateurs avertis ont commencé à tirer la sonnette d'alarme. Les résultats actuels marquent un recul de plusieurs rangs dans les classements par domaines de compétences. De quoi relancer le débat sur l'effondrement du niveau scolaire au Cameroun, entre les parents, -qui trouvent que plus l'on facilite la tâche aux élèves (épreuves au choix, matières facultatives, suppression de l'oral au Bac…), plus ces derniers deviennent incompétents- et les responsables du système éducatif qui affirment tenir le bon bout. Les résultats des examens officiels ne sont pas les seuls à attester une érosion du niveau scolaire dans le pays. " Nous le constatons au quotidien dans les classes. J'ai en Terminale A, plusieurs élèves qui ne savent pas conjuguer les verbes du premier groupe et qui ont de graves problèmes d'orthographe. Pourtant, tout devient facile aujourd'hui avec les Ntic. Il y a des façons ludiques d'apprendre. Mais, les élèves sont plus que jamais paresseux ", explique Madame B.M, professeur au lycée bilingue d'Essos, à Yaoundé.
Baisse des critères d'exigence
D'après ces constats et autres témoignages accablants, recueillis à tous les niveaux du système éducatif, les performances des élèves sont donc médiocres, en baisse, voire même désastreux pour certains. Les universitaires sont de plus en plus nombreux à déplorer " des copies de première année qu'il faut déchiffrer phonétiquement et dont l'expression laisse à désirer ". Longtemps réservée au français, la complainte de la baisse du niveau touche depuis quelques années l'histoire, la géographie, les mathématiques et différentes matières scientifiques. Alors que les enseignants d'histoire déplorent le manque de repères chronologiques chez les élèves, les enseignants de langues mettent en cause le peu d'engouement des élèves à les pratiquer. " L'argot représente notamment un grand danger. Chaque élève camerounais dit au moins une phrase en argot par jour. A la longue, ils ne font plus attention à leur manière de parler. Si on sait par ailleurs qu'ils ne lisent pas beaucoup, on comprend que la qualité de la langue ait pris un sacré coup dans les collèges et les amphis ", explique une enseignante de français.
Pour les observateurs avertis, les effectifs pléthoriques sont principalement pour quelque chose dans la baisse du niveau scolaire au Cameroun. " Cette pression de la masse a fait, par ajustements informels et successifs, baisser les critères d'exigence aux différentes étapes du parcours scolaire : un bachelier d'aujourd'hui n'est pas un bachelier de 1959, lorsque 6 % seulement d'une tranche d'âge obtenait ce diplôme. Il n'est pas non plus un bachelier de 1985, lorsqu'ils étaient 40 %. Plus en amont dans la scolarité, un élève de 6e de 2007 ne correspond pas aux critères de 1977 ", explique un responsable du ministère des Enseignements secondaires. Par ailleurs, les données compilées au terme des examens officiels sont fondées sur des moyennes qui indiquent une performance d'ensemble, mais peuvent cacher des contrastes au sein d'une même population. Il est donc plus que jamais nécessaire, le repérage précoce des difficultés des élèves et leur traitement immédiat dans le cadre scolaire. La plupart des élèves en difficulté à l'entrée au CP ou en 6e le sont toujours à la sortie du collège. Il y a donc lieu de convaincre les enseignants que l'évaluation ne relève ni du "flicage" ni d'une dérive technocratique, et que la qualité de la transmission des savoirs est la pierre angulaire du succès du système éducatif camerounais.
Hélène BIKAGA |