
La fin du mois est là. Bonne nouvelle pour les salariés qui se bousculent dans les banques et autres établissements financiers. Du côté des commerçants, c'est également la période faste. Avant même que les premiers clients aient pointé le bout de leur nez, l'on se frotte déjà les mains. " C'est la période où les ménages font le gros de leurs courses pour le mois. Alors, chacun de nous, commerçants, sait qu'il va vendre. Il suffit d'être un peu entreprenant et d'avoir son commerce bien situé ", affirme un vendeur de haricot, au marché de Mokolo. Depuis la récente crise alimentaire, les commerçants ne se contentent pourtant plus des critères d'entrepreneuriat ou de bonne situation. Certains forcent quelque peu le destin en fraudant sur les unités de poids, de mesures et les prix. Pas dupes pour un sou, les consommateurs sont devenus plus regardants. " C'est vrai que c'est pénible, mais je tiens désormais à acheter mes vivres directement des bayam-salam qui viennent des campagnes. Cela exige un lever matinal, mais j'y gagne en argent ", explique cette dame.
Et, pour faire davantage d'économie, certains produits ont disparu des listes mensuelles. Il s'agit pour la plupart du superflu dont on peut se passer. " Comme mes enfants aiment manger du riz, je prenais 15 Kg de riz parfumé tous les mois, à 15.000 Frs. Maintenant, je prends plus que du riz ordinaire, à 500 frs le kilogramme. 10 Kg me reviennent à 5.000 Frs contre 15.000 Frs auparavant. Ce qui me fait une économie de 10.000 frs. Je peux multiplier les exemples ", explique dame Makon, cadre dans une entreprise privée. Dans cette autre famille de Yaoundé, l'heure est également à la réduction des dépenses et à la promotion des produits locaux. Selon la maîtresse de maison, les huiles de table se sont vues remplacer par la bonne vieille huile de palme. " Nous n'en consommions jamais. Mais depuis l'augmentation des prix, ce n'est que ça que nous utilisons. Nous prenons quand même deux litres d'huile de table par mois pour les salades et autres entrées. En tout cas, revoir ainsi les choses nous revient moins cher ", explique la dame. Chez elle, maniocs, macabos, patates et bâtons de manioc ont refait surface sur la table à manger. " Avec le temps et les moyens que nous avions, nous sommes un peu devenus snobs. Nous ne cuisinions que du riz blanc importé, les pâtes alimentaires, les frites de pommes et de plantain. Quand, avec la récente crise alimentaire, nous avons introduit les produits locaux, nous avons été surpris de voir nos enfants apprécier. Ils mangent désormais les beignets de manioc, du couscous de tapioca et tout le monde est content ", avoue notre hôtesse.
Et si, dans un avenir plus ou moins proche, la flambée des prix des céréales sur le marché international profitait aux producteurs africains ? Sous l'effet de la crise alimentaire mondiale, l'écart de prix entre les céréales locales et les céréales importées se réduit peu à peu. Les riziculteurs dans la région de Ndop sont en train de vendre toute leur production. A Douala, Yaoundé et dans le reste du pays, le kilo de riz importé a augmenté de 40 % depuis janvier dernier tandis que, dans la foulée, le prix du mil, du maïs et du sorgho prend 15 % de plus. Les consommateurs qui se tournaient systématiquement vers les produits importés, jusque-là accessibles à leurs bourses, commencent à reconsidérer le contenu de leur assiette. Depuis des années, le Cameroun importe l'essentiel du riz qu'il consomme. Les multiples appels au "Consommons camerounais", lancés depuis plus de vingt ans par le président Paul Biya, n'y ont rien changé. La facture est lourde, de plus en plus lourde. Les importations de produits céréaliers représentaient déjà 172 milliards de Fcfa en 2006.
Dans ce contexte d'urgence, l'évolution des habitudes alimentaires est plus que jamais souhaitable, tant pour les finances du pays que pour la bourse des consommateurs. Ça et là, de petites initiatives voient le jour pour limiter les dégâts et tenter une fois de plus de convaincre les Camerounais de se soustraire à la "tyrannie du riz". Même si celui-ci a l'avantage d'être passe-partout et d'accompagner n'importe quoi, contrairement au manioc, au plantain, au macabo ou à la patate. " Ne pas manger local nous a appauvris et nous avons inculqué cette mauvaise habitude à nos enfants. Il faut faire quelque chose maintenant pour que les choses changent ", affirme un père de cinq enfants. Sans attendre une quelconque initiative de la part du gouvernement, ce père a déjà mis sa progéniture à la bouillie de maïs accompagnée de beignets de maïs ou de manioc, ou de gâteaux à la farine de patates, en lieu et place du petit déjeuner occidental avec pain de blé et autre lait. Et, les enfants apprécient. Voilà de quoi donner des idées aux autres parents.
Anne-Lise EKOBIKA